2018 : DÉDICACE de Melikah Abdelmoumen à Wu Gan (CHINE)
   

 

Cher Wu Gan,

D’abord, j’ai été saisie par le silence. 

Celui qui vous a été imposé, à vous dont j’imagine la voix rieuse, vibrante, énergique après avoir lu tous ces articles sur votre combat, votre emprisonnement, votre procès, votre refus de mentir pour éviter une condamnation.

Celui qui s’est fait en moi, qui vis pourtant dans un monde où faire résonner sa voix est toujours possible. Parfois coûteux, mais toujours possible.

Puis, j’ai pensé à toutes ces fois où, nous alarmant de voir nos sociétés suivre une pente dangereuse, tel(le) collègue ou moi-même nous faisions répondre par moins inquiets que nous: « Voyons! C’est tellement pire ailleurs! Cessez d’alarmer tout le monde! Et appréciez votre chance! »

Oui, c’est tellement pire ailleurs et votre sort, M. Wu, est infiniment plus tragique que le nôtre. Mais peut-être n’y a-t-il justement qu’une manière de vous honorer : devant les velléités inquiétantes de nos sociétés tellement moins inquiétantes que la vôtre, être d’une exigence sans faille, et sans fin.
Tenez bon, M. Wu. Vous n’êtes pas seul. Je rêve du jour où ce silence coupable, contre lequel vous vous êtes battu jusqu’à tout perdre, sera de nouveau déchiré par votre voix. Je l’attends.

Amitiés,

Mélikah





 
  Melikah Abdelmoumen
(Québec)

   

Wu Gan
(Chine)

 
 

© Mélanie Crête

Née au Québec, Melikah Abdelmoumen détient un doctorat en littérature de l’Université de Montréal. Elle a signé de nombreux articles, nouvelles, essais et romans, dont Chair d’assaut, Prix de la première œuvre au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean; Alia, finaliste au Prix littéraire des collégiens; et en 2018, Douze ans en France, traitant des questions d'immigration. Pendant son long séjour à Lyon dans les années 2010, elle a participé à des colloques et tables rondes sur les questions de l’immigration et de l’exclusion et cofondé l’association Cousins de personne, qui assure la promotion de la littérature québécoise en France.

 

 

Né en 1973, l’internaute et agitateur professionnel chinois Wu Gan - connu sous le nom de Tufu, (Le Boucher) - a été condamné en décembre 2017 à huit ans de prison et privé de ses droits politiques pendant cinq années supplémentaires pour « subversion du pouvoir de l’État ». Il avait été détenu pendant 28 mois sans pouvoir communiquer avec sa famille. Wu Gan est reconnu pour ses méthodes innovantes qui consistent à lier les actions en ligne et sur le terrain, à mettre en lumière les violations des droits humains et à collecter des fonds sur internet pour financer ses activités.

Sources :  Amnistie internationale/PEN International