2012 : DÉDICACE de Sylvain Meunier à Gangkye Drubpa Kyab (Tibet)
   


Gangkye Drubpa Kyab

Mon cher Kyab,

J’aurais envie de crier très fort mon indignation, mais je vais me contenir et parler tout bas, de crainte que tes persécuteurs ne m’entendent. J’ai le fol espoir qu’en chuchotant ainsi, ma voix saura déjouer le secret dans lequel on tient ta détention et parviendra à s’immiscer dans les lézardes des murs qui t’entourent, pour te dire que, non, on ne t’oublie pas.

Non seulement on ne t’oublie pas, mais l’histoire de ton enlèvement par la police, en cette nuit du 15 février dernier, a franchi les montagnes et les frontières, traversé les continents et les océans pour parvenir jusqu’à nous. C’est ainsi que j’ai fait ta connaissance, Kyab. Oh ! j’aurais tant voulu qu’il en fût autrement ! Je nous imagine assis autour d’une bonne bière (car c’est ainsi, souvent, que les écrivains se rencontrent). Malgré ce qu’on appelle la barrière des langues (mais peut-être connais-tu un peu de français, moi, je suis nul en tibétain), je suis sûr que nous trouverions un truchement pour nous comprendre.

J’imagine que tu me parles de Lahmo, ta femme, de ton fils, de ta fille, et du Tibet, bien sûr, ton pays malheureux dont on veut nous faire croire qu’il a été libéré. Alors, je te rassure, Kyab, je ne crois pas l’histoire officielle, comme la très grande majorité des gens qui sont un tant soit peu renseignés.

Ils ont réussi à te prendre, toi et bien d’autres, et ils ne reculent devant aucune atrocité pour vous défaire, mais ils n’ont pas réussi à imposer leur mensonge. Et les formidables moyens qu’ils mettent pour essayer d’effacer l’identité tibétaine seront dérisoires quand il s’agira d’effacer la honte de leur méfait.

Je te parle un peu du Québec, si tu veux, une façon, peut-être, de te procurer un moment d’évasion par l’esprit. Comme le Tibet, le Québec est vaste et froid en hiver. Comme le Tibet, le Québec n’est pas un pays au sens de la loi. Son peuple a eu aussi, dans le passé, à subir la brutalité d’envahisseurs qui jugeaient son existence inutile et vaine. Mais vois-tu, moi qui te parle, je me définis comme un écrivain québécois, et nous sommes ainsi des centaines. C’est dire qu’ils ont échoué. C’est dire qu’ils échoueront peut-être aussi au Tibet et qu’un jour, tu pourras peut-être reprendre ta plume en toute liberté. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Il ne faut jamais désespérer. Il y a déjà des Tibétains au Québec. Si jamais la chose devenait possible ou nécessaire, je ferai tout pour que tu puisses y être accueilli à ton tour. Et alors, je te l’offrirai, cette bonne bière. C’est promis.

En attendant, j’espère qu’ils te laissent quand même écrire un peu. De toute façon, même sans outils pour le faire matériellement, les écrivains écrivent toujours, dans leur tête. Je te laisse sur cette superbe ligne d’une chanson de Francis Cabrel, qui s’applique si bien à la littérature : « Vous pouvez détruire tout ce qui vous plaira, elle n’a qu’à ouvrir l’espace de ses bras pour tout reconstruire. »

Au revoir, Kyab.





 
  Sylvain Meunier
(Québec)
    Gankye Drubpa Kyab
(Tibet)
 
 

Photo: © UNEQ


Écrivain québécoise
Sylvain Meunier
, ancien président de l’Association des auteurs de la Montérégie, siège au c.a. de Lire et faire lire et de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois. Auteur de plus de trente titres, il a été finaliste au prix Hackmatack, deux fois au Arthur-Ellis Award ainsi qu’au prix du Gouverneur général, section jeunesse, à trois reprises. Plusieurs fois primé par l’Association des Auteurs de la Montérégie, il a remporté le Prix de la création en littérature de la ville de Longueuil en 2007, le Prix Saint-Pacôme du roman policier en 2008, le prix du roman AQPF-ANEL en 2009 et le prix Communications et société en 2010 ainsi que le prix Tenebris du roman policier, (Printemps meurtriers de Knowlton 2012).


 

 




Gankye Drubpa Kyab est un écrivain tibétain âgé de 33 ans. Le 15 février 2012, la police a perquisitionné son domicile où il vit avec sa femme Wangchuk Lhamo, sa fille et son fils, puis l’a arrêté. Selon sa femme, les policiers lui auraient seulement dit qu'il devait être interrogé. On ne sait pas sur quoi devait porter cet interrogatoire. On n'a toujours aucune nouvelle à son sujet et aucune accusation n'a été portée contre lui.

Gangkye Drubpa Kyab a été enseignant pendant plus de dix ans à la Préfecture autonome tibétaine Kardze à Serta. Il est l’auteur du livre intitulé Les larmes d’aujourd’hui.

Depuis des décennies l'opposition politique à l'occupation chinoise du Tibet fait l'objet d'une sévère répression. Le changement imminent de leadership en Chine pourrait, selon le Dalaï Lama, permettre la réouverture d'un dialogue; les gouvernements démocratiques doivent cependant garder ouvert le dossier tibétain aux Nations-Unies et ailleurs.

Source : P.E.N. international