2014 : DÉDICACE de Jean Bédard pour Mukhlif Al-Shammari (Arabie saoudite)
   

 

Cher monsieur Alshammari,

Alors que les sociétés non-viables sont toujours construites par violence politique, comme en Arabie Saoudite ou par violence industrielle comme c’est le cas dans les pays les plus polluants de la terre, les sociétés viables, elles, émergent toujours progressivement, acte par acte, par la lucidité et le courage des résistants comme vous, monsieur Alshammari. Éclairant la conscience, vous ouvrez la porte de la justice. C’est par des hommes comme vous que nous espérons encore.
Ici au Québec, lorsqu’on réclame le respect des conditions de vie, c’est-à-dire l’air pur, l’eau propre, des terres vivantes, un climat stable, la diversité des plantes et des animaux, bref, lorsqu’on manifeste pour le droit à la vie de nos petits-enfants et arrières petits-enfants, on ne risque pas la prison, seulement le mépris et l’indifférence, et pourtant, nos actions sont plutôt timides compte tenu de la gravité de la situation.

Ici les filles vont à l’école comme les garçons, elles sont persévérantes et préparées à faire la société de demain. La violence familiale n’est pas aussi déplorable que chez vous, en Arabie Saoudite. Cela est vrai pour presque toutes les femmes et les filles d’ici…
Mais pour les Premiers peuples, ceux qui étaient ici bien avant nous, la situation est bien différente :

  • les femmes autochtones sont de trois à cinq fois plus à risque de subir de la violence que les autres;
  • près du quart des femmes autochtones subissent une forme de violence conjugale;
  • le taux d’homicide des femmes autochtones est presque sept fois plus élevé que celui des femmes du Canada;
  • la moitié des femmes inuites n’ont pas de diplômes secondaires.

Pourtant, peu de personnes sont au côté des Premiers peuples pour réclamer un minimum de respect et de dignité pour les femmes autochtones.

La majorité de mes romans et de mes essais dénoncent la misogynie et racontent l’intelligence et le courage de celles et de ceux qui ont consacré leur vie à favoriser la justice, à lutter pour la démocratie, et à sortir l’humanité de la soumission aux hommes de pouvoir. Dernièrement j’ai entrepris une trilogie pour restaurer l’image des Premiers peuples, qui sont sans doute les peuples de l’avenir, puisqu’ils ont su vivre des milliers d’années en harmonie avec la nature.

Dans toute la mesure de mon possible, soyez assuré de mon soutien.
Moi et mon épouse supportons depuis longtemps Amnistie internationale. Nous développons, ici, au Québec, une ferme écologique d’accueil. Une bien petite contribution, une manière d’être vôtre dans le combat.

Ici, au Québec, il faut bien l’avouer, nous avons de la difficulté à nous situer vis-à-vis du sort des filles et des femmes vivant dans des familles ou des communautés intégristes. La peur nous fait perdre la sagesse. On ne démêle pas facilement le respect de la religion et le devoir de porter assistance aux personnes soumises à l’intimidation et à la violence. Nous avons besoin de l’éclairage de personnes comme vous qui savez placer au-dessus des croyances et des incroyances le droit à la dignité et à la vie des personnes.





 
  Jean Bédard
(Québec)
    Mukhlif Al-Shammari
(Arabie saoudite)
 
 

© Collection personnelle


Essayiste et romancier, Jean Bédard est philosophe (D.ph.) médaillé du Gouverneur général du Canada. C'est à travers une vie professionnelle préoccupée par les grands problèmes sociaux, la pauvreté galopante et les risques écologiques qu'il se demande : Qu'est-ce qui ne va pas ? Cela l'amène inévitablement à l'histoire de la pensée. Jean Bédard a publié une douzaine d’ouvrages qui ont marqué l’imaginaire. On le connaît surtout comme l’auteur de Maître Eckhart, Nicolas de Cues, Comenius, actuellement disponible en livre de poche sous le titre de Professeurs d’espérance (Typo, 2012). Cette trilogie est complétée par Marguerite Porète, l’inspiration de Maître Eckhart, (VLB, 2012), prix Ringuet de L’Académie des Lettres du Québec (2013). Il a aussi écrit Le pouvoir ou la vie (Fidès, 2006), L’écologie de la conscience (Liber, 2013), et Le chant de la terre innue (VLB, 2014). Son épouse et lui ont fondé Sageterre, une ferme écologique qui accueille des jeunes. Jean Bédard est conférencier accrédité.

 

 




Écrivain et défenseur des droits humains âgé de 59 ans, il est emprisonné depuis juin 2013 pour 5 ans pour avoir diffusé sur YouTube une vidéo où deux femmes témoignaient des mauvais traitements dont elles avaient été victimes. Il déclare avoir été condamné sur la base d’articles sur la corruption du régime et l’hypocrisie de certains responsables religieux. Son crime : ‘atteinte à la réputation du royaume auprès des opinions publiques nationales et internationales’, ‘insulte au clergé’ et ‘incitation à la division du peuple’. Il est interdit de publication (journaux et réseaux sociaux) et de sortie du territoire pour 10 ans.

Source RSF