2012 : DÉDICACE de Denise Desautels pour Gaona Angye (Colombie)
   

 

Pour vous, chère Gaona, L’angle noir de la joie, mon dernier recueil de poèmes, publié en 2011, un ouvrage dans lequel le premier texte « Et nous aurons des filles » est déjà dédié à trois femmes : la première, l’artiste française Annette Messager, qui a à peu près mon âge et à laquelle je me sens intimement liée, et les deux autres, la bédéiste et cinéaste iranienne Marjane Satrapi, et la plasticienne afro-américaine Kara Walker, qui pourraient toutes deux, nées en novembre 1969, être vos grandes sœurs – comme vous, résistantes, animées uniquement par ce qui les garde vivantes : geste et voix; poésie et performance; art sous ses diverses formes.

Pour vous, chère Gaona, cette complicité de femmes qui créent, avec la conscience d’être à la fois femmes, citoyennes et artistes pour qui l’art n’a rien de frivole, loin de là, toutes engagées, toutes – chacune à sa manière et à chaque œuvre – transformées en volcan ou parlant volcan, reprenant en chœur votre Habla el volcano, devenu Le volcan parle dans la traduc¬tion de Pedro Vianna. Toutes, Annette, Marjane, Kara, moi et les autres – car je me permets de poursuivre ici la fiction familiale –, chère Gaona, nous vous accompagnons, comme mères et sœurs aimantes, pietà et filles, solidaires de votre dénonciation de tous les crimes et criminels, de tous les mensonges et menteurs, de tous ces gens qui vous ont traquée, et qui continuent de pactiser au quotidien avec les militaires et la police de l’état colombien. Toutes, nous nous tenons là, debout, tout près, même à distance, vous murmurant à l’oreille, que nous vous trouvons magnifique de vérité et de courage, magnifique d’être ainsi vous-même et sans com¬promis, de ne pas renoncer, de ne pas vous taire, de rester, contre vents forts et folles marées, cette humaine vibrante et vraie, ce « volcan [qui] parle », et de le rester, malgré cette abomination, cette condamnation à l’avance, « ce procès [outrant] truqué depuis le début ».

Très affectueusement,

Denise Desautels





 
  Denise Desautels
(Québec)
    Gaona Angye
(Colombie)
 
 

Photo: © Gilles Daigneault

Écrivaine québécoise
Denise Desautels
est née à Montréal, elle a publié plus de quarante recueils de poèmes, récits et livres d’artiste qui lui ont valu de nombreux prix et distinctions. Mémoires parallèles, une anthologie de son travail poétique, est paru au Noroît, en 2004, et The Night Will Be Insistent, Selected Poems : 1987-2002, chez Guernica, en 2007. Elle a reçu, en 2009, le prix Athanase-David et, en 2011, le prix de littérature francophone Jean Arp lui a été remis à Strasbourg. L’angle noir de la joie, son dernier ouvrage, a été coédité par Arfuyen (Paris) et Le Noroît. Denise Desautels est membre de l’Académie des lettres du Québec.




Gaona Angye est une poète et artiste colombienne née en 1980. Longtemps collaboratrice du Festival International de Poésie de Medellín, elle a créé, en 2001, un Salon international de la poésie expérimentale et produit des émissions culturelles à la radio. Ses poèmes ont été inclus dans des anthologies et des publications imprimées ou électroniques. Elle a été traduite en français, catalan, portugais et anglais.

En janvier 2011, elle a été incarcérée au retour du Venezuela sans qu'aucune accusation ne soit portée contre elle. Après une campagne internationale, elle avait été libérée. Peu de temps après sa sortie de prison, le 20 mai 2011, elle a été accusée de trafic de drogue. La vérité est qu'elle n'avait jamais cessé de dénoncer les assassinats et disparitions perpétrés par les militaires, la police, les services secrets et autres escadrons de la mort. Elle est en résidence surveillée. Lors de son procès, elle encourt jusqu'à vingt ans de prison.

Source : Amnistie internationale