2018 : DÉDICACE de Sophie Bienvenu à Afgan Mukhtarli (AZERBAÏDJAN)
   

 

Très cher Afgan,

J’ai mis du temps à commencer à écrire cette lettre, car je ne savais pas quoi vous dire. Je ne sais toujours pas, mais j’ai décidé de me lancer quand même. Parfois, les mots réussissent à sortir et à créer une signification tout seuls, parfois, ils savent mieux que moi ce qu’il faut dire.

L’autre jour, une journaliste m’a contactée pour un article sur les artistes engagés. Selon elle, j’en serais. C’était quelques jours après qu’on m’ait proposé de participer à Livres comme l’air, quelques jours après que j’ai fait votre « connaissance », et je dois dire que d’être qualifiée d’artiste engagée dans ces conditions m’a laissé un drôle de goût dans la bouche.
C’est vrai que je n’hésite pas à écrire mes opinions, que l’injustice me fait horreur et que je vois le fait d’utiliser ma voix pour porter celle de ceux qu’on n’entend pas comme un devoir. Mais je risque quoi, ici, au Québec? On ne m’emprisonnera pas, on ne me battra pas, on ne me séparera pas de ma famille, on ne me tuera pas. Serai-je une « artiste engagée » si, comme vous, chaque ligne que j’écris menaçait ma liberté et ma sécurité? Le risque en vaudrait-il la peine, à mes yeux?
Peut-être…
Mais peut-être pas.

Nous ne nous connaissons pas, Afgan, et j’imagine que pour vous, cela ne représente pas grand-chose, face à ce que vous devez endurer, face à l’injustice et l’imbécilité, mais je vous admire. Je vous considère comme un héros. Votre sacrifice inspire des milliers de personnes comme moi, à travers le monde, à continuer de parler, insuffle du courage à ceux qui se sentent impuissants.
J’ai souvent tendance à regarder les êtres humains avec dégoût, refusant d’être associée aux atrocités qu’ils perpétuent partout, mais vous me redonnez confiance. Nous sommes aussi capable de grandes choses, comme de refuser l’inacceptable, de parler et d’écrire.
Nous sommes capables de continuer à écrire.

Au nom de toutes les personnes que vous inspirez et qui suivront vos traces, merci. J’espère de tout mon cœur que l’absurdité de votre emprisonnement prendra bientôt fin.

- Sophie Bienvenu





 
  Sophie Bienvenu
(Québec)

   

Afgan Mukhtarli
(Azerbaïdjan)

 
 

© Photo: Sarah Scott

Née en Belgique, Sophie Bienvenu est de nationalité française, mais montréalaise de cœur et d’adoption. Elle vit au Québec depuis 2001 et a exercé plusieurs métiers dans les milieux de la publicité, du web et du journalisme. Son premier roman, Et au pire, on se mariera, a été finaliste à de nombreux prix et a connu un vif succès au Québec, lors de sa sortie en 2010, tant auprès des critiques que du grand public. Elle partage aujourd’hui son temps entre la scénarisation de son premier long-métrage, l’écriture de son prochain roman et un projet de livre illustré.

 

 

L’Azerbaïdjanais Afgan Mukhtarli, journaliste d’enquête et défenseur des droits humains, a été enlevé en mai 2017 à Tbilissi, en Géorgie, où il vivait en exil, pour réapparaître le jour suivant entre les mains de la police de Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan. Il est condamné en 2018 à 6 ans de détention sur des accusations de contrebande, de résistance à son arrestation, et d’avoir illégalement franchi la frontière. En 2015, Afgan Mukhtarli avait fui en Géorgie parce qu'il craignait pour sa sécurité en raison de l'enquête qu’il menait sur les allégations de corruption concernant le président de l’Azerbaïdjan.

Sources :  Amnistie internationale/PEN International