2003 : DÉDICACE DU LIVRE LES ÉMOIS D'UN MARCHAND DE CAFÉ
   

Cher Ko Aung Tun,

Le récit qu'on m'a fait des souffrances que vous endurez à cause de votre amour de la liberté m'a ému et mis mal à l'aise. Ma propre liberté m'est apparue presque obscène quand j'ai su qu'on vous avait condamné à croupir dans un cachot solitaire pendant 13 ans. Je ne vous connais pas, je ne connais pas votre langue, nous ne nous verrons sans doute jamais et pourtant je m'inquiète pour vous, car une sorte de lien, malgré moi, s'est établi entre nous deux. Le rapport qu'on m'a remis sur vous montre l'extrême fragilité de votre santé : vous souffrez d'asthme prononcé et de tuberculose, vous vomissez du sang. Seriez-vous même capable en ce moment de lire ce texte si on vous le traduisait ? Je vois bien le caractère symbolique, presque dérisoire, de mon geste. Ce livre que je vous dédicace le recevrez-vous jamais ? D'ailleurs, de quelle utilité vous serait-il ? En le déchirant, peut-être pourriez-vous colmater quelques fissures suintantes de votre cachot ? En le tenant dans vos mains, peut-être sentiriez-vous la présence d'un ami ? Puisse-t-il aider malgré tout à ce que, très bientôt, la porte de votre cellule s'ouvre toute grande et que vous retrouviez enfin un peu de bonheur !

Yves Beauchemin Longueuil, le 10 novembre 2003




    Yves Beauchemin     Ko Aung Tun (Birmanie)
 
 


Romancier, Yves Beauchemin obtient une licence ès lettres de l'Université de Montréal en 1965. Après deux années d'enseignement à Québec et à Montréal, il travaille chez l'éditeur HRW, où il s'occupe principalement des collections " Théâtre " et " Histoire ". Il réalise parallèlement un moyen métrage humoristique intitulé Burlex et écrit une cinquantaine de nouvelles, dont plusieurs sont publiées par les revues Sept-Jours et Dimensions. En 1969, il devient directeur musical et recherchiste à la télévision (Radio-Québec). Il vit de sa plume depuis 1983 et a collaboré, entre autres, au journal Le Devoir, aux revues Liberté, L'Actualité, Sept-Jours, etc. Il a été membre du bureau de direction de l'Union des écrivains québécois de 1984 à 1987.

En 1974, Yves Beauchemin fait une entrée remarquée sur la scène littéraire avec la publication de L'Enfirouapé (de « enfirouaper », canadianisme, déformation de l'anglais " in for wrapped " signifiant approximativement " se faire rouler ") qui lui vaut le prix France-Québec 1975. Mais c'est en 1980, avec Le Matou que Yves Beauchemin connaît vraiment le succès. Ce roman remporte à la fois le Grand Prix littéraire de la Communauté urbaine de Montréal (1981), le Prix des jeunes écrivains du Journal de Montréal (1982) et le Prix du roman de l'été (Cannes, 1982). Gros volume de près de 600 pages, débordant d'action et d'imagination joyeuse, Le Matou est rapidement devenu un succès de librairie au Québec et a été repris en France par l'éditeur Julliard. Jean Beaudin en a fait l'adaptation cinématographique. Le Matou fut présenté en primeur au Festival des Films du Monde de Montréal, édition 1985. En 1989, Yves Beauchemin publie un autre roman à succès, Juliette Pomerleau. Ce nouveau roman de Beauchemin détrônera Le Matou auprès du public et des critiques, tant en France qu'au Québec. En effet, on lui attribue le Prix du grand public au Salon du Livre de Montréal (1989), le Grand Prix des lectrices de Elle, France (1990) et finalement le premier prix Jean-Giono 1990. Une série de dix heures pour la télévision, adaptée de ce roman, est actuellement en cours de tournage et sera diffusée en 1999. Grâce à ce nouveau prix, Yves Beauchemin poursuit une brillante carrière littéraire en France. En 1992, il écrit également le livret d'un opéra, Le Prix, mis en musique par le compositeur Jacques Hétu. En 2003, il est élevé au rang d'officier de l'Ordre national du Québec.

Yves Beauchemin s'intéresse à la musique classique, à la politique, à la recherche médicale et, bien sûr, à la littérature. Son écriture est simple et claire, pleine d'humour, dans une langue compréhensible pour tous.

Source : L'Infocentre littéraire des écrivains - www.litterature.org

Pour en savoir plus

 


L'écrivain Ko Aung Tun, a été arrêté en février 1998 et condamné à 13 années de prison. Lors d'une conférence de presse, Ko Aung Tun a été arrêté pour " collaboration avec des groupes terroristes ", mais la vraie raison semble liée au livre qu'il a écrit sur l'histoire du mouvement étudiant au Myanmar, livre que les autorités affirment avoir été distribué illégalement. Une cascade de lois iniques a servi aux diverses condamnations de Ko, cumulées en une sentence de 13 ans. Tenu en cachot solitaire, on rapporte qu'il a été torturé, sans omettre les menaces et les coups. Tout comme son assistant, U Myo Htun, il est désormais de santé très fragile en raison des mauvais traitements qu'il a subis. Ko Aung vomit du sang et souffre d'asthme prononcé et de tuberculose. Il avait été emprisonné de 1990 à 1994 à la suite de sa participation au mouvement étudiant pro-démocratique de 1988. Ko Aung est aujourd'hui lauréat du prix Hellman/Hammett (1999).