2000 : DÉDICACE DU LIVRE, LES VOIX DU JOUR ET DE LA NUIT
   

Cher Bui Ngoc Tan,

Je vous écris ces mots dans la convivialité qui nous lie, nous, cette communauté d'écrivains de toutes origines, qui ont reçu, avec leur talent, le mandat éthique de ne jamais trahir leurs idéaux humains, envers et contre toutes les violences dont peuvent user certains détenteurs du pouvoir, soucieux exclusivement d'affirmer leur ancrage sur les trônes en éliminant les voix de ceux qui osent mettre le fruit de leurs intuitions et de leurs expériences au service de leurs frères humains, en fendant par les mots l'opacité de l'ombre où loge le puits des injustices. Envers et contre toutes les trahisons aussi, ces douloureux revers dont ils sont souvent victimes, et qui sont orchestrées par de minable arrivistes lâches, hypocrites et faux jetons, des médiocres sans fierté qui font feu de tout bois pour tenter de se faire valoir, et qui tournent comme tournent les mouches vénéneuses autour des animaux blessés.

Prendre la liberté d'écrire une oeuvre qui dénonce l'injustice reste encore, de nos jours, un acte à haut risque, qui peut être jugé et puni comme un crime. Quelle effroyable contradiction en cette année de l'an 2000 où le discours démocratique, on l'aura cru, semblait avoir pris le dessus sur les colonialisme et les rapacités humaines. Nos idéalismes n'ont pas fini de recevoir des coups sanglants. Quelques-uns d'entre nous paient encore de leur sang le fait d'avoir osé user de leur liberté de parole et c'est insoutenable. Mais il faut croire que la non-liberté l'est encore plus. Et c'est bien qu'il en soit ainsi. Croyons-le donc encore malgré l'adversité et la souffrance.

En Orient on dit souvent que les choses auxquelles on croit finissent un jour par advenir. Les plus grandes réalisations ne commencent-elles pas par un rêve ? Celle de la véritable liberté semble être encore celle à venir à l'aube du troisième millénaire. Tant qu'il y aura des écrivains dont les oeuvres témoigneront de leur intégrité et de leur éthique face à l'humanité, le monde ne croulera pas. Car la terre tourne. « Et pourtant elle tourne », comme disaient ces Grands qui ont payé de leur vie cette affirmation. Elle tournera encore envers et contre tous ceux qui s'acharneront à le nier.

J'ai l'honneur de vous offrir ce roman poétique, petit voyage dans la beauté et la douleur de mon pays d'origine. J'ose espérer que vous trouverez quelque plaisir à sa lecture.

Avec mon amical respect,

Mona Latif-Ghattas




    Mona Latif-Ghattas     Bui Ngoc Tan (Vietnam)
 
 


Poète, romancière, adepte de récitals, compositrice de musique populaire et metteur en scène, Mona Latif-Ghattas vit à Montréal depuis 1966. Elle a étudié le théâtre à l'Université du Québec en 1976 et elle a obtenu une maîtrise en création dramatique de l'Université de Montréal en 1980. Elle a participé à plusieurs colloques et festivals et elle a donné des conférences et des récitals dans des universités et sur des scènes internationales en France, en Belgique, aux États-Unis, en Jordanie et en Égypte. Elle a publié dans les revues Humanitas, Pratiques Théâtrales et La Nouvelle Barre du jour.

Source : L'Infocentre littéraire des écrivains - www.litterature.org

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Journaliste et écrivain, né à Haiphong en 1934, Bui a été emprisonné sans procès de 1968 à 1973. On lui a défendu d'écrire ou de publier pendant vingt ans, de 1973 à 1993. On lui a confisqué et détruit son livre Le récit de l'an 2000 par décret du ministère de la Culture (le 16 mars 2000).

Son premier article est publié en 1993. Ensuite, en 1995 et 1996, il publie coup sur coup deux livres, des romans et des nouvelles. Mais il travaillait à son livre du Récit de l'an 2000 depuis une vingtaine d'années, une description de la vie carcérale et dans les goulags vietnamiens, fondée sur son expérience personnelle. Lorsqu'on a détruit son récit en mars 2000, sa collaboratrice Doan Lam Luyen a été sujette à des interrogatoires policiers; elle a perdu son emploi de rédactrice.

Grâce à Internet, un exemplaire du Récit de l'an 2000 a été reçu à l'étranger. Son livre est non seulement considéré comme le meilleur ouvrage de Bui Ngoc Tan, mais aussi comme une oeuvre remarquable de la littérature vietnamienne.

Les efforts de Bui Ngoc Tan pour l'achèvement de son Récit de l'an 2000 reflètent le courage de cet écrivain et de tant d'autres défenseurs des droits de l'homme au cours des cinquante dernières années de répression au Vietnam. C'est grâce à la pression internationale si on peut espérer pour Bui Ngoc Tan un allègement de sa peine. Autrement, il continuerait de souffrir des conditions effroyables en matière des droits de la personne aux mains du régime communiste vietnamien.